On pense souvent que l’économie circulaire est une idée récente, née en réponse aux crises écologiques. En réalité, comme l’expliquent Franck Aggeri, Rémi Beulque et Helen Micheaux (L’économie circulaire), elle s’inscrit dans une histoire bien plus ancienne. Jusqu’au début du XXème siècle, il était courant de réutiliser, réparer, valoriser ce qui avait déjà servi, et c’est avec l’essor de la production de masse que ces pratiques ont peu à peu disparu, et que le modèle linéaire s’est imposé à l’échelle mondiale, amenant une segmentation des chaînes de production.
L’économie linéaire (extraire, produire, consommer, jeter) atteint aujourd’hui ses limites : l’humanité consomme l’équivalent de 1,8 planète par an (WWF), et il en faudrait 2,9 si tout le monde consommait comme la France (WWF, « jour du dépassement »,).
Plus concrètement, elles se manifestent à travers une réalité économique et géopolitique : l’Union européenne importe plus de matières premières qu’elle n’en exporte. Par exemple en 2023, l’UE a importé pour 97 milliards d’euros de matières premières contre 68 milliards d’euros exportés, soit un déficit de 29 milliards d’euros dans ce secteur (Eurostat), témoignant d’une dépendance accrue aux marchés mondiaux et d’une vulnérabilité renforcée face aux crises internationales
1. Comment les modèles linéaires menacent-ils la stabilité des entreprises ?
La surexploitation des ressources minérales et naturelles génère une situation de raréfaction des ressources et remet en cause la viabilité de certains modèles économiques. En réponse à cet enjeu, l’Union européenne a catégorisé comme « critiques » 34 matières premières, c’est-à-dire à la fois « revêtant d’une grande importance économique pour l’UE » et « présentant un risque élevé de rupture d’approvisionnement » (Qu’est-ce qu’on fait). Parmi elles, le cuivre, l’aluminium, le magnésium et les terres rares. De surcroît, la pression sur ces ressources est amenée à s’intensifier, du fait de leur rôle stratégique dans la transition énergétique. À titre d’exemple, la demande mondiale en cuivre devrait augmenter de 40% d’ici 2040 (UNCTAD). L’accès restreint à des matières premières stratégiques menace ainsi la continuité des activités et la pérennité des chaînes de valeur, ainsi qu’une transition sereine vers des modèles plus durables.
La souveraineté et la sécurisation des approvisionnements s’établit désormais comme une priorité stratégique. Les tensions géopolitiques, les ruptures logistiques et la dépendance à certains pays fournisseurs de matières premières exposent les entreprises à des risques majeurs. Pour reprendre l’exemple du cuivre, 75% des réserves mondiales du cuivre se trouvent dans seulement 12 pays, dont 23% du total des réserves mondiales au Chili (IFPEN). Les crises récentes (Covid-19, guerre en Ukraine, tensions au Moyen-Orient) ont d’ailleurs révélé la fragilité des chaînes d’approvisionnement mondiales fortement morcelées.
Certains modèles d’affaires deviennent intenables lorsque les intrants critiques se raréfient. L’accès limité à certaines matières premières stratégiques (métaux rares, ressources énergétiques, eau) menace la continuité des opérations et la pérennité des chaînes de valeur. La raréfaction est renforcée par la croissance démographique et l’urbanisation rapide. Cette raréfaction des ressources mène à une augmentation des prix des matières premières, exerçant une pression directe sur la rentabilité des secteurs industriels, dont 30 à 70% des coûts de production dépendent de ces intrants. La volatilité des prix accentue la vulnérabilité économique et peut entraîner une perte de compétitivité. Dans une économie mondialisée et interconnectée, la hausse des prix des matières premières entraîne une augmentation des coûts marginaux de production, ce qui réduit les marges des entreprises industrielles, entraîne parfois un report sur les prix finaux, contribuant à l’inflation des biens manufacturés et dans les cas extrêmes, provoque des ralentissements voire des arrêts de production (faute de rentabilité ou de disponibilité des intrants). La transmission de ces chocs varie selon la capacité des entreprises à répercuter les hausses (pricing power), la durée des contrats d’approvisionnement (spot vs long terme), et leur position dans la chaîne de valeur. Cette dépendance structurelle renforce l’importance, pour les industriels, de sécuriser leurs approvisionnements, diversifier leurs sources de matières premières et investir dans des stratégies d’efficacité matière ou d’économie circulaire pour réduire cette vulnérabilité.

2. Comment les modèles linéaires créent-ils des vulnérabilités majeures pour les pays en voie de développement ?
Dans de nombreux pays en développement, l’économie repose largement sur l’exportation de ressources naturelles brutes. Cette dépendance aux matières premières, bien documentée par l’CNUCED (La Conférence des Nations Unies sur le commerce et le développement), est l’un des symptômes les plus visibles du modèle économique actuel.
Elle s’inscrit dans une logique mondiale où les pays du Sud extraient, et les pays du Nord transforment et consomment. Ce déséquilibre maintient les pays producteurs dans une position de vulnérabilité extrême : exposés à la volatilité des prix, dépendants des marchés extérieurs, incapables de construire une base productive diversifiée.
Le graphique publié par le CNUCED met en évidence une corrélation directe entre dépendance aux matières premières et faible capital humain. Plus un pays est dépendant de ses exportations de matières premières, plus il est susceptible d’afficher de faibles indicateurs en matière d’éducation, de formation et de santé. Cela montre que cette dépendance n’est pas seulement économique, mais structurelle : elle entrave le développement humain et perpétue les inégalités mondiales.
Comme le soulignent Ntsonde et Aggeri (Repenser la RSE dans le contexte d’un pays en voie de développement, le cas de l’économie circulaire au Cameroun) à partir du cas camerounais, ces modèles linéaires enferment les économies locales dans des activités à faible valeur ajoutée et marginalisent des pratiques pourtant essentielles. Les auteurs montrent que des formes d’économie circulaire, souvent informelles (réemploi, réparation, recyclage), émergent comme des réponses pragmatiques à ces vulnérabilités, en contribuant à la création de revenus et à la réduction des impacts environnementaux.
Rompre avec les modèles linéaires implique ainsi de soutenir la transformation locale des ressources, de reconnaître les dynamiques économiques existantes et de promouvoir des formes d’économie circulaire adaptées aux contextes locaux. Ces évolutions constituent une condition nécessaire pour réduire les vulnérabilités structurelles et favoriser un développement plus durable et plus équitable.

3. La nécessité de transition vers des modèles circulaires
L’économie circulaire se définit comme une économie « restauratrice et régénératrice par nature, qui vise à maintenir systématiquement les produits, les composants et les matériaux à leur niveau d’utilité et de valeur optimal » (Fondation Ellen MacArthur). Elle se compose de 7 piliers répartis tout au long du cycle de vie d’un produit : l’approvisionnement durable, l’éco-conception, l’écologie industrielle et territoriale, l’économie de la fonctionnalité, la consommation responsable, la prolongation de la durée d’usage, et seulement à la fin le recyclage.
Pour s’orienter diminuer leur exposition aux risques précédemment mentionnés, les entreprises peuvent intégrer des stratégies de circularité dans leurs opérations ou faire évoluer leur modèle économique en s’inspirant d’un des 7 piliers mentionnés précédemment.
a. Economie de fonctionnalité
L’économie de la fonctionnalité repose sur un changement de logique économique : au lieu de vendre un bien, une entreprise propose un service basé sur l’usage de ce bien. Cela signifie que la valeur ne réside plus dans la possession du produit, mais dans la performance qu’il rend à l’utilisateur. Ce modèle incite les entreprises à concevoir des produits plus durables, réparables et modulables, car leur rentabilité dépend de la qualité et de la longévité de l’usage, et non du volume de ventes.
Ce modèle favorise également la coopération entre acteurs économiques, car il nécessite souvent de nouvelles formes d’organisation, de maintenance, de logistique ou de contractualisation. Il s’inscrit dans une logique d’économie circulaire, en réduisant les flux de matières et en prolongeant la durée de vie des ressources. Le rapport RECORD montre que cette approche peut générer des bénéfices environnementaux significatifs, tout en redistribuant la valeur sur l’ensemble de la chaîne, notamment grâce à des outils comme la comptabilité circulaire ou les passeports numériques de produits.
b. Economie collaborative
L’économie collaborative se positionne aujourd’hui comme un élément clé de la transition vers une économie circulaire, face aux enjeux écologiques et économiques actuels. Basée sur des échanges directs entre individus avec ou sans l’aide de plateformes numériques elle favorise le partage, la location, le troc ou le don d’objets. Ce mode de consommation transforme profondément notre rapport aux biens, en privilégiant leur usage plutôt que leur possession. Il s’inscrit ainsi dans une démarche durable, visant à réduire les déchets et encourager une consommation plus responsable. Cependant, ce modèle comporte des contradictions : s’il crée du lien social et encourage la sobriété, il peut aussi entraîner des effets indésirables, comme une augmentation des déplacements ou une surconsommation d’articles d’occasion, tout en affaiblissant parfois les circuits solidaires traditionnels, comme les dons aux associations. Ainsi, malgré son potentiel innovant, l’économie collaborative doit être encadrée et envisagée globalement pour assurer ses impacts positifs sur le long terme, tant sur le plan environnemental que social.
La transition vers ces modèles possède également de nombreux co-bénéfices, sociaux et environnementaux. En réduisant le nombre d’équipements produits, elle permet notamment de réduire les émissions en CO2. En encourageant la collaboration et les échanges, elle participe à des pratiques solidaires, contribue à l’emploi local et renforce l’autonomie territoriale Au-delà d’une simple méthode de gestion des déchets, l’économie circulaire constitue une réponse stratégique aux enjeux sociaux, économiques et environnementaux.
4. Pour aller plus loin
Wavestone assiste les entreprises dans la gestion de leurs enjeux relatifs à l’économie circulaire grâce à une approche intégrée qui allie stratégie, performance et transformation opérationnelle. Au sein de sa Business Unit Sustainability, l’offre Ressources vous accompagne à travers :
- La réalisation d’études de marché et de dimensionnement pour mieux positionner vos offres circulaire (Analyse des réglementations, cartographie des chaînes de valeur et les acteurs à l’échelle multi-pays, analyse des marchés et du positionnement concurrentiel, évaluation de la maturité des filières, identification des opportunités
- La structuration de politiques et de plans d’actions pour concrétiser les ambitions des entreprises (Co-construction d’un diagnostic partagé avec les parties prenantes, accompagnement d’acteurs publics et privés dans la définition de leurs ambitions et la construction de leurs politiques, définition des feuilles de route concrètes avec des objectifs mesurables, mobilisation des filières)
- L’opérationnalisation et le reporting adapté à l’économie circulaire et aux cadres européens (Mise en place des outils de pilotage adaptés et définition d’indicateurs de performance, structuration des processus de collecte de données et des outils de reporting, formalisation de publications à destination des parties prenantes externes, accompagnement des équipes dans le déploiement de projets liés à l’économie circulaire)
- Les démarches d’innovation, d’évolution des offres et des business modèles (Facilitation des processus d’idéation et d’innovation, identification des leviers d’innovation, test des perceptions des clients et parties prenantes sur des nouvelles offres économie circulaire, conduite de Proof of Concepts et projet pilotes)
Sources :
– Valérie Guillard. D’une économie linéaire à une économie circulaire. Economie et Management, 2018, 168. ffhal-01891422f
– Aggeri, F., Beulque, R. et Micheaux, H. (2023). I / Mise en perspective historique. L’économie circulaire (p. 9-19). La Découverte. https://shs.cairn.info/l-economie-circulaire–9782348077555-page-9?lang=fr.
– Association Record, S. Humiliere, A. Berger, S. Trebucq. Quelle répartition de valeur et de richesse dans l’économie circulaire ? Comparaison avec l’économie linéaire. n°22-0723/1A, RECORD. 2024, pp.154. ⟨hal-05070481⟩
– https://unctad.org/fr/isar/news/commodity-dependence-5-things-you-need-know


