Quels impacts du changement climatique sur le système agricole ? – Transformer notre système agricole pour l’adapter aux défis climatiques de demain (2/2)

L’agriculture fait face à une intensification des défis engendrés par le dérèglement climatique, caractérisée non seulement par une augmentation des phénomènes climatiques extrêmes (intensification des canicules, multiplication des gelées, etc.) mais également par des changements structurels sur lesquels nous n’avons pas de prise (perturbation des cycles de développement des végétaux avec des floraisons précoces, diminution des ressources en eau, etc.)[1]. Face à ces enjeux, l’impératif de transition apparaît difficilement contestable, particulièrement quand il concerne la survie de notre système agricole.

Ces impacts ne sont néanmoins pas une fatalité et peuvent être diminués, voire saisis, comme une opportunité de penser un nouveau modèle agricole. « S’adapter est nécessaire pour protéger les agriculteurs et les éleveurs, limiter les dommages et préserver la stabilité de l’approvisionnement alimentaire », signale en ce sens le Haut Conseil pour le Climat (HCC)[2]. Les solutions mentionnées dans cet article ; diversifier notre agriculture, encourager des cultures adaptées aux climats futurs, accueillir la biodiversité au sein des parcelles agricoles, restaurer la fertilité et nourrir les sols, sont autant d’approches cruciales qui, sans prétendre à l’exhaustivité, doivent s’inscrire dans une vision globale et concertée.

Le pari des grandes monocultures inadaptées – une stratégie touchant à sa fin ?

L’appauvrissement de la biodiversité agricole réduit la résilience de nos cultures. Aujourd’hui, à l’échelle planétaire, 150 espèces végétales représentent l’essentiel de nos cultures[3], et 75% de la nourriture consommée est issue de 12 espèces végétales et de 5 espèces animales[4]. La France compte parmi les mauvais élèves, son agriculture céréalière repose sur trois espèces : le blé, le maïs, et le colza. La généralisation à l’ensemble de la planète de la culture de ces quelques commodités, dans des territoires parfois inadaptés, ne peut garantir une juste adaptation.

La France, à nouveau, tombe dans cet écueil avec sa culture du maïs – une céréale tropicale se cultivant en été au recours d’une irrigation massive, et in fine difficilement compatible avec nos sols et nos climats.  Or, le maïs constitue notre deuxième production agricole derrière le blé[5], et nous en sommes le premier exportateur européen[6]. Cette réalité est à l’image de notre culture céréalière et agricole. Omnipotente ; 50% la production de grains est destinée à l’exportation[7]. Mais rompue par l’effort ; les sols peinent à suivre le rythme, et les agriculteurs jettent l’éponge – en 2030, la moitié d’entre eux partiront la retraite, pour la majorité sans succession[8]. Or justement, le maïs est la cible de vives critiques : il représente 1/3 des surfaces irriguées, contre 15% pour les fruits et les légumes réunis (alors même que proportionnellement, 34% des surfaces de maïs sont irriguées, contre 40% pour le soja, et 60% pour les légumes)[9]. Et surtout, il utilise à lui seul près de 18% de notre consommation d’eau française[10], l’essentiel de cette irrigation ayant lieu entre les mois de juillet et août – période déjà la plus marquée par les déficits en eau. Pour quelle finalité ? Nourrir le bétail : 14% du maïs est destiné à l’alimentation humaine, contre 61% pour l’alimentation animale[11].

Revenir donc, à des espèces locales ou plus adaptées aux conditions climatiques de demain, semble être un prérequis : « les espèces locales sont souvent mieux adaptées à l’environnement, et donc plus productive, pour un moindre coût. Elles […] résistent mieux aux contraintes climatiques ainsi qu’aux parasites et maladies locales, et constituent une source de gènes unique pour améliorer la santé et la production des races industrielles », rappelle le CNRS[12]. Le HCC propose également de favoriser des espèces végétales permettant d’esquiver la sécheresse estivale en menant des récoltes, par exemple, plus précoces[13].

Réintroduire la diversité végétale, sous toutes ses formes, au sein des espaces agricoles

L’adaptation de variétés locales peut également être complétée par une complexification du système agricole, en favorisant des pratiques « climato-intelligentes » ou de « l’agroécologie »[14]. Cela passe notamment par une diversité renforcée des cultures, qui soutient l’évolution des pratiques agricoles en favorisant l’éclosion d’une variété de modèles (agroforesterie, permaculture, non-travail du sol, etc.). Cette diversité s’articule à quatre échelles[15] :

  • Diversité intraspécifique : en semant différentes variétés d’une même espèce (mélanges variétaux de plusieurs blés) pour réguler les maladies, augmenter la résistance d’une culture aux bioagresseurs (insectes etc.) ;
  • Diversité interspécifique : en cultivant au moins deux espèces végétales différentes (associer une céréale et une légumineuse), en installant des plantes fournissant des services écosystémiques, ou en recourant à l’agroforesterie ;
  • Diversité temporelle : en modifiant la séquence de cultures, en intégrant des rotations culturales pour diminuer l’appauvrissement des terres et augmenter la résistance des cultures aux maladies et bioagresseurs. Et enfin, en recouvrant les sols l’hiver ; en effet, près de deux tiers des surfaces de soja et la moitié des cultures de maïs gardent encore leurs sols nus l’hiver, or la couverture du sol permet de nourrir le sol, de le protéger du vent ou de la pluie, et de préserver la biodiversité ;
  • Diversité de la végétation semi-naturelle : en plantant des haies, en multipliant les prairies permanentes, les bandes enherbées etc.

Un kaléidoscope de solutions

Mais ces pratiques s’intègrent, dans les faits, à un kaléidoscope de solutions. Parmi ces dernières, on peut citer le développement de la filière des légumineuses dont les vertus sont à la fois écologiques, financières et nutritives[16], la réduction du gaspillage alimentaire[17], la mise en place de dispositifs d’ombrage artificiel pour réduire la température que subissent les cultures[18], le changement de notre régime alimentaire pour diminuer la consommation de viande[19], la diversification des pratiques des agriculteurs en introduisant l’agrivoltaïsme ou la méthanisation.

Le versant économique de notre système agricole ne saurait être négligé, et nous conduit à interroger la place que l’on souhaite accorder aux exportations pour garantir sa viabilité. Alors que la France est le 5e ou 6e exportateur mondial en matière agricole et agroalimentaire, alternant son classement selon les années[20], une question résonne en lame de fond : faut-il continuer à conquérir et alimenter des marchés étrangers ? L’usage de la même expression « souveraineté alimentaire », déclinée en des définitions pourtant différentes selon la couleur politique[21], illustre cette fragmentation des visions, et notre difficulté à parvenir à un consensus pour déterminer la trajectoire de transition agricole à emprunter.

Enfin, le climat ne peut être la seule variable de transition, et doit être complété, d’un côté, par les enjeux de biodiversité, comme évoqué dans cet article, et de l’autre, par la justice sociale ; car la transition agricole ne pourra se faire sans les agriculteurs et sans les consommateurs. En écho à notre précédent article, l’introduction de nouvelles pratiques pour protéger les écosystèmes doit être accompagnée d’une réflexion plus large sur la rémunération des agriculteurs : de ce que nous sommes prêts à débourser, et de ce que nous impose nos convictions. L’obligation de placer 4% de ses terres en jachère pour bénéficier des aides de la PAC (depuis repoussée par la Commission européenne), cristallise le ras-le-bol des agriculteurs, et incarne le décalage entre la transition et son financement. Car le déploiement d’une telle pratique, pourtant bénéfique pour l’environnement, ne pourrait-elle pas être accompagnée d’un système de valorisation financière des services écosystémiques rendus, reconnaissant ainsi le mérite des agriculteurs ? 

Voir aussi : Quels impacts du changement climatique sur le système agricole ? – Panorama d’un système en bout de course (1/2)


Nastassia LAGAUDE Consultante

[1] Voir l’article : « Quels impacts du changement climatique sur le système agricole ? (1/2) Panorama d’un système en bout de course », pour une vision plus globale.

[2] Accélérer la transition climatique avec un système alimentaire bas carbone, résilient et juste, Haut Conseil pour le Climat, 25/02/2024

[3] Climat, agriculture, élevage et alimentation, SagaScience, Françoise Harrois-Monin, Serge Morand, CNRS

[4] Vers une alimentation durable : Un enjeu sanitaire, social, territorial et environnemental majeur pour la France, Rapport d’information de Mme Françoise CARTRON et M. Jean-Luc FICHET, Sénat, 28/06/2020

[5] L’importance économique de la production du maïs, Ressources pédagogiques de la filière semences (Semae pédagogie)

[6] Exportations : la France demeure une terre céréalière, Laurent N, Classe Export, 18/01/2023

[7] Exportations : la France demeure une terre céréalière, Laurent N, Classe Export, 18/01/2023

[8] Les agriculteurs : de moins en moins nombreux et de plus en plus d’hommes, Olivier Chardon, Yves Jauneau, Joëlle Vidalenc (division Emploi, Insee), INSEE, 23/10/2020

[9] Eau et agriculture, Inrae, 13 avril 2023, chiffres issus d’Agreste

[10] La culture du maïs utilise-t-elle 25% de l’eau consommée en France ? Quand Pham, France Info, 20/04/2023

[11] Le maïs : Repères sur sa production et ses usages, et pistes pour limiter la vulnérabilité aux risques d’approvisionnement, Solagro, Avril 2022

[12] Climat, agriculture, élevage et alimentation, SagaScience, Françoise Harrois-Monin, Serge Morand, CNRS

[13] Accélérer la transition climatique avec un système alimentaire bas carbone, résilient et juste, Haut Conseil pour le Climat, 25/02/2024

[14] Accélérer la transition climatique avec un système alimentaire bas carbone, résilient et juste, Haut Conseil pour le Climat, 25/02/2024

[15] Protéger les cultures en augmentant la diversité végétale des espaces agricoles, INRAE, Décembre 2023

[16] Vers une alimentation durable : Un enjeu sanitaire, social, territorial et environnemental majeur pour la France, Rapport d’information de Mme Françoise CARTRON et M. Jean-Luc FICHET, Sénat, 28/06/2020

[17] Vers une alimentation durable : Un enjeu sanitaire, social, territorial et environnemental majeur pour la France, Rapport d’information de Mme Françoise CARTRON et M. Jean-Luc FICHET, Sénat, 28/06/2020

[18] Accélérer la transition climatique avec un système alimentaire bas carbone, résilient et juste, Haut Conseil pour le Climat, 25/02/2024

[19] Accélérer la transition climatique avec un système alimentaire bas carbone, résilient et juste, Haut Conseil pour le Climat, 25/02/2024

[20] Compétitivité de la Ferme France, Rapport du Sénat, 28/09/2022

[21] La souveraineté alimentaire, une appellation incontrôlée, Paul Quinio, Libération, 29/02/2024

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